Étudier en français : ce qu'on gagne et ce qu'on perd
La traduction comme porte et comme filtre. Ce qui passe, ce qui reste dehors, et comment lire sans etre dupe.
Une traduction est une porte. Sans elle, beaucoup n'entreraient jamais.
C'est aussi un filtre : quelque chose passe, quelque chose reste dehors. Savoir quoi permet de lire une traduction pour ce qu'elle est, sans la surestimer ni la mépriser.
Ce qu'on gagne
On entre. C'est le point qui l'emporte sur tous les autres. Un texte lu en français est un texte lu ; un texte attendu jusqu'à ce qu'on sache l'hébreu est un texte jamais ouvert.
On voit la structure. Qui parle, qui objecte, comment la discussion se déplace : tout cela passe dans une traduction, et c'est déjà beaucoup.
On avance plus vite au début. Le temps qu'on ne passe pas à déchiffrer, on le passe à réfléchir.
On peut revenir. Rien n'empêche de lire en français aujourd'hui et de reprendre le même passage en hébreu dans deux ans. Ce ne sera pas du temps perdu — au contraire, connaître le sens aide à lire l'original.
Ce qu'on perd
Les mots qui ont plusieurs sens à la fois. Une racine hébraïque porte souvent plusieurs significations qu'un mot français doit choisir. Le traducteur tranche, et ce choix disparaît du texte.
Les rapprochements sonores. Deux mots qui se ressemblent en hébreu ne se ressemblent plus en français. Or ces ressemblances sont parfois le ressort d'un raisonnement.
Les citations à moitié dites. Un texte cite trois mots d'un verset et compte sur toi pour connaître la suite — c'est la suite non citée qui porte l'argument. Une traduction restitue les trois mots ; l'écho, non.
La densité. L'araméen du Talmud est extrêmement bref. Une traduction doit expliciter pour être lisible, et cet ajout est nécessaire — mais il change le rythme, et parfois il tranche une ambiguïté que l'original laissait ouverte.
La différence entre traduction et commentaire
C'est une distinction utile, et souvent floue dans les éditions courantes.
Une traduction rend ce qui est écrit. Un commentaire ajoute ce qui n'y est pas et qui aide à comprendre.
Beaucoup d'éditions mêlent les deux, en ajoutant entre crochets ou en petits caractères ce qui est nécessaire à la lecture. C'est légitime et souvent indispensable.
Mais il vaut la peine de savoir, en lisant, ce qui vient du texte et ce qui vient de l'éditeur. Quand la typographie le permet, regarde-le. Ce que le texte ne dit pas est parfois aussi intéressant que ce qu'il dit.
Comment lire une traduction sans être dupe
Regarde l'original à côté, même sans le lire. Compter les lignes suffit à voir quand la traduction est trois fois plus longue — c'est le signe qu'elle explicite beaucoup.
Repère les mots qui reviennent. Si un même terme hébreu est traduit différemment selon les passages, tu perds un fil. Certaines éditions le signalent.
Apprends une trentaine de mots, pas plus. Les formules qui introduisent une question, une objection, une distinction. Elles reviennent partout, et les reconnaître dans l'original change complètement la lecture, même si tout le reste est lu en français.
Ce que ça veut dire concrètement
Tu n'as pas à choisir entre lire en français et apprendre l'hébreu.
La plupart de ceux qui lisent aujourd'hui en hébreu ont commencé en traduction. L'un mène à l'autre bien plus souvent que l'inverse.
Une question honnête
Est-ce que tu n'ouvres pas le texte parce que tu ne sais pas assez d'hébreu, ou est-ce que tu ne sais pas assez d'hébreu parce que tu n'ouvres pas le texte ?
Les deux se répondent. Il faut bien commencer par un des deux bouts.